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01 mai 2008
Ong Thong Hoeung, J'ai cru aux Khmers rouges.
Après avoir finalement enfin lu le merveilleux livre de François Bizot, Le Portail, je suis revenue au premier livre que j'ai lu sur le génocide khmer.
On sera toujours étonné qu'un tel massacre ait pu avoir lieu. Deux millions de morts sur une population de huit millions de personnes à l'origine. Un quart de la population. Dans l'absurdité la plus totale. Notons l'ironie de l'histoire : au moment où le procès des rares dirigeants survivants commence, le Cambodge a atteint le seuil "idéal" de population d'après l'idéologie khmère rouge : 15 millions d'habitants...
Le deuil est terrible à faire pour cette population chez qui les anciens bourreaux vivent parmi les survivants, et ces procès des dizaines d'années plus tard, sont des moments terribles à vivre pour les victimes qui ont survécu... surtout lorsqu'on sombre dans le grand-guignol...
Il est toujours pitoyable d'entendre les discours creux de ceux qui n'ont rien connu, rien vécu de tout cela, et qui se tripotent les neurones politiques pour savoir s'il faut vraiment remuer les souvenirs douloureux du passé, ou s'il ne faudrait pas juste passer l'éponge.
Parlons du témoignage de Ong Thong Hoeung, au coeur de l'histoire.
Ong Thong Hoeung étudie l'économie politique à Paris, où "la fréquentation du milieu progressiste parisien a eu sur [lui] une influence déterminante, même s'[il ne s'est] amais dit communiste." (p. 28) Il fait partie de l'UEK (Association des Etudiants Khmers) en 1970 puis rejoint le FUNK (Front Uni National du Kampuchea) qui est constitué d'étudiants qui deviendront les fururs dirigeants khmers (Khieu Sampan, Ieng Sari, Pol Pot...) . Il décide de rentrer au Cambodge pour participer à la reconstruction de son pays, et pour rejoindre sa femme.
Au départ, il se voile les yeux, refuse d'écouter les témoignages :
"Je sais ce que racontent les réfugiés. La vie là-bas est un enfer. Certains affirment qu'il y a des massacres. Mais je refuse me refuse à croire que des Khmers tuent d'autres Khmers. La vie doit être dure. c'est normal : le pays a été complètement détruit par cinq ans de guerre. Certains ne peuvent pas supporter ces nouvelles conditions de vie. Il y a peut-être des représailles, mais ce sont des actes isolés. Les gens exagèrent toujours, surtout les réfugiés qui ont besoin de trouver des raisons valables pour justifier leur départ de chez eux. Les gens qui dirigent le pays ne sont pas des sauvages... Ce sont des gens honnêtes qui ont fait des études et consacré leur vie à leur pays." (p. 29).
Mais dès leur arrivée à l'aéroport, les rapatriés sont embarqués dans une camionnette et commencent à déchanter :
"Notre responsable ne nous adresse pas la parole. Pas un mot. Entre lui et nous, il y a une frontière. Une frontière de classe. Il nous méprise. J'imagine que pour lui nous sommes des malades contagieux, contaminés, souillés par les impérialistes, des ennemis potentiels et c'est pour cela qu'il nous ignore." (p. 39).
Arrivée dans le premier camp d'une longue série ; l'auteur retouve ses anciens amis revenus peu avant lui :
"Comme mes amis ont changé ! C'est inimaginable. Ils sont maigres comme des clous, squelettiques. cela ne fait que trois mois que nous sommes séparés. Tous sont habillés de noir, comme les gens que nous avons vus à Pochentong. La différence, c'est qu'ici ils portent encore leurs vêtements de France, mais ceux-ci ont été trempés dans la boue, ce qui leur donne maintenant la couleur de rigueur. Et non seulement ils sont maigres, mais ils sont aussi sales, couverts de plaies et de boutons. Quand ils nous sourient, on s'aperçoit que leurs dents sont noires. Quelques uns en sont même dépourvus. On les croirait sortis de l'enfer bouddhiste ou des camps nazis." (p. 41).
Le livre est un incroyable témoignage des conditions de vie dans les camps khmers. Mais ce qui en fait l'intérêt particulier, c'es la prise de conscience progressive par l'auteur de l'absurdité de ce qu'il vit. Il se raccroche un bon moment à l'illusion que tout cela a un sens :
"Une étrange unité règne. L'unité dans l'enfer. Personne ne peut y échapper. J'en fais tardivement la découverte, et cela me plonge dans la tristesse. Cette lenteur à comprendre est ridicule, mais parfaitement sincère. Lorsque nous étions dans le camp de Kâr 15, malgré les conditions difficiles et horribles, (...) nous nous efforcions d'avoir de la patience. Nous croyions, à tort ou a raison, qu'il fallait en passer par là. D'ailleurs nous n'avions pas le choix. (...) Mais je pensais aussi qu'un pays, quel qu'il soit, ne se construit pas sans techniciens, sans ingénieurs, sans économistes... Sinon, pourquoi nous avoir fait rentrer ? Bien entendu, cette façon de nous traiter paraissait étrange et absurde. Mais puisque c'était ainsi, il fallait faire front (...). les camps étaient faits pour les hommes de mon espèce, et il n'y avait aucune raison de traiter le peuple de la même manière. Je supposais donc qu'ils poursuivaient une vie normale. C'eût été trop absurde autrement. J'avais certes des doutes, mais je les ravalais." (p. 113)
La nourriture est une obsession dans le livre ; pas étonnant vu que ces gens crevaient littéralement de faim :
"Pour survivre, il faut trouver de quoi manger. Je ramasse surtout les escargots. C'est ma spécialité. Ils vivent surtout dans les anciennes toilettes (...) Il leur faut bien, eux aussi, trouver de la nourriture." (p. 130).
D'où une scène surréaliste de procès public de deux hommes qui ont osé ramasser une noix de coco et la manger... ce qui contrevient à l'esprit socialiste : on ne touche pas une noix de coco sans l'autorisation de l'Angkar. Procès des deux criminels, obligés de battre longuement leur coulpe pour leur terrible forfait.
"Ces indisciplinés seront exécutés sans merci. " [les représentants de l'Agkar] crachent par terre et poursuivent en nous expliquant le matérialisme dialectique : ce phénomène (le vol des noix de coco) n'est pas isolé mais fait partie d'un complot ourdi par la CIA et le KGB pour saboter la révolution." (p. 137).
L'accouchement de Bounnie, sa femme, ferait passer à n'importe qui l'envie de se reproduire. Bref, un témoignage important pour entendre - de l'intérieur - comment des gens intelligents et instruits ont vécu ces événements incompréhensibles.
Ong Thong Hoeung, J'ai cru aux Khmers rouges, Buchet/Chastel, 2003.
Une thèse en ligne que je n'ai pas encore pris le temps de lire, mais ça ne va pas tarder.
13:08 Publié dans Je lis - je vois - j'écoute | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cambodge, khmers rouges




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Commentaires
Et toutes ces horreurs pour bâtir une société "idéale" débarrassée des erreurs du passé !!! Un vrai cauchemar !
Ecrit par : Boga | 02 mai 2008
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