30 avril 2008
François Bizot, Le Portail.
Dans la pile qui devient vertigineuse des livres qui s'empilent sur ma table de chevet, ceux que je pose près de mon lit pour "lecture urgente", j'ai retrouvé, planqué au fond, ce livre que j'ai commencé il y a un bon moment, mais que les circonstances la paresse des lectures faciles de polars m'a fait oublier. Après une journée de 9 heures de corrections (je remets ça demain :-(, j'ai décidé de m'accorder une pleine soirée lecture et oh plaisir, je farfouille, je tombe sur ce livre, je le finis, dans la foulée, éblouie, en diagonale je le relis, et toute groggie, j'écris.
En 1999 est arrêté Douch, patron à l'époque du régime des Khmers rouges du camp de Tuol Sleng, S 21, surnommé "la machine de mort khmère rouge" par Rithy Panh, le réalisateur du film-documentaire éponyme et saisissant.
C'est la première fois que François Bizot revoit son "malheureux ami", son geolier et l'homme à qui - plus encore qu'il ne le croyait jusque là - il doit la vie sauve (Bizot apprend, après l'arrestation de Douch, que Ta Mok, surnommé le Boucher, avait juré sa perte et avait prononcé son arrêt de mort par deux fois. Ce n'est qu'à la persévérence de Douch, qui a fait appel à Pol Pot, que Bizot doit la vie...).
François Bizot a été le prisonnier de Douch dans le camp d'Along Veng, le M 13, en 1971. Pendant trois mois se noue entre l'érudit amoureux du Cambodge ancestral et l'ancien professeur de mathématiques réfugié dans le maquis une étrange relation presque fraternelle ; Douch, tout en obligeant François Bizot à rédiger d'interminables "déclarations d'innocence", semble tout faire pour adoucir ses conditions de détention, lui fournissant une bûche pour se réchauffer la nuit, du lait concentré, lui permettant de se laver dans la rivière. Etrangement surtout, c'est son insistance à lui faire formuler ses recherches sur le bouddhisme qui orientent la pensée de Bizot, et l'obligent à aiguiser sa rigueur scientifique.
Un jour, après trois mois pendant lesquels il a vu des gens disparaître les uns après les autres, sans - vraiment - savoir ce qui leur arrivait, il entend Douch lui annoncer :
"- Vous avez été démasqué ! Vos calculs ont été entièrement déjoués !"
... et le Khmer ne comprend pas pourquoi les jambes de Bizot lachent et qu'il s'effondre. Il le réconforte tout de suite, sincèrement contrit :
"- Allons, c'était une blague ! Tu vas être libéré !" (p. 146).
Indice d'un esprit amoral et incapable d'empathie ? Inconscience totale d'un esprit naïf ? Embrigadement idéologique qui annihile tout recul et toute émotion ?
Douch fait partie de cette catégorie de gens qui fascinent mais surtout dérangent depuis le début du 20e siècle : les criminels de masse à sang froid, les machines à tuer humaines. Douch est marié, a été prof, se marre, a une tête sympa et rigolote et est considéré comme responsable de 40 000 morts. Bizot lui-même ne parvient pas à faire le lien entre ce maigrichon tour à tour sérieux et rigolard et la machine à signer des ordres de torture (lisez cet article, c'est édifiant) de S 21, celui qui hurle à la mort en frappant sauvagement les prisonniers.
"Je ne pus me résoudre à identifier l'homme épris de justice que j'avais connu avec le chef des tortionnaires de cette gôle abjecte, comptable de tant d'infâmies. Par quelle monstrueuse métamorphose était-il passé ?" (p. 435).
Dans le premier chapitre, Bizot revient à la mort de son père :
"Le jour de la disparition de mon père, je compris qu'il emportait avec lui tous les masques protecteurs dont je m'étais affublé pour vivre, pour surmonter ma souffrance, j'allais comme le révolutionnaire devoir faire table rase du passé, et composer un à un de nouveaux gestes, choisis pour leur efficacité immédiate."
Le parallèle est saisissant avec Douch, qui choisit aussi pour ligne de conduite l'efficacité immédiate au service de l'Angkar, celle qui consiste à utiliser la torture la plus radicale, pour faire avouer leur fautes au "espions de la CIA." Quelle "mort du père" a fait tomber le masque de Douch et l'a ramené à la pré histoire, à l'anté humanité ? La monstruosité, dont on sait pour de bon qu'elle n'est pas l'apanage des monstres, n'attend-elle qu'un affaissement d'une figure tutélaire pour écraser les tabous religieux ou moraux ?
Bizot conclut qu'aucune transformation n'a eu lieu entre le Douch qu'il a connu et le tortionnaire de Tuol Sleng :
"Mon malheureux ami n'a subi aucune tranformation. Rien n'a changé : en bon élève (...) il a continué le même travail, dans le même cadre familier, fait de chaînes cliquetantes et de face décharnées, poursuivant sans plaisir mais toujours avec rigueur les mêmes objectifs de sureté : expurger le pays des ennemis (...)" (p. 435).
Mais quand Bizot se trouvait dans le ventre de la bête, il fallait bien "apprivoiser l'épouvante" et voir, dans le tortionnaire dans lequel l'Histoire voit un monstre, ce qu'il était en réalité : juste un homme aux prises avec une idéologie délirante. L'Angkar, est devenu la seule famille des maquisards, jeunes hommes sur qui des responsabilités énormes pèsent - Douch est appelé "Ta Douch", "grand-père Douch", comme tous les jeunes gardes, par marque de respect. Dans un régime où les enfants deviennent les aïeux, comment l'ordre juste pourrait-il subsister ? Bizot, à la fin du livre (littérairement superbement construit), écrit :
"dans la fatigue de cette longue matinée, tandis que l'azur pâlissait sous la chaleur, je voyais, par-dessus le convoi des réfugiés qui mangeaient, (les) yeux sombres couverts de broussaille argentée (de mon père), posés sur moi, emplis d'amour." (p. 399)
Douch, lui, ne devait voir peser sur sa nuque que les regard suspicieux de ses co-tortionnaires, l'Angkar ayant érigé comme règle les séances d'aveu de culpabilité de groupes ; après que chacun a avoué ses "crimes" de la journée :
"L'Angkar bien-aimé vous félicite, camarades, pour ces aveux si nécessaires au progrès de chacun. Tentons maintenant sans crainte, afin que nos action puissent resplendir à jamais, d'aider notre frère à discerner ses propres erreurs, celles qu'il n'a pas confessées, parce qu'il n'a pas su les voir. Qui veut s'exprimer ?
Un des plus jeunes leva le doigt..." (p. 94-95)
Douch lui-même, 7 ans après l'épisode Bizot, fera torturer et assassiner son ancien grand ami et protecteur Von Veth à Tuol Sleng. At oy te.
Moralité : un papa aimant même mort vaut mieux qu'une idéologie utopiste pour construire une psyché équilibrée.
Et quand les deux déconnent, ça peut donner des Rudolph Lang, le personnage plus que largement inspiré de Rudolph Hoess dans La mort est mon métier de Robert Merle : un père complètement fondu remplacé par la famille idéologique délirante du nazisme peuvent produire des machines bien huilées de cette sorte.
Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire sur le magnifique livre de François Bizot, sa critique virulente de l'aveuglement des pays occidentaux - au premier rang desquel la France, une rencontre avec Jean Lacouture au début du livre en témoigne, entre autres choses. C'est dire que ce livre parle du Cambodge mais ouvre la réflexion sur les thèmes toujours d'actualité de l'ingérence, de la vision du monde par le prisme européen, des belles et grandes utopies confrontées à la réalité, du rôle de la presse...
Une lecture essentielle. Je me demande pourquoi j'ai mis si longtemps à le finir. C'est profond, subtil, précis, humain. Faut lire Bizot. Allez hop.
01:07 Publié dans Je lis - je vois - j'écoute | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bizot, cambodge, khmers rouges


