22.09.2009

Bastien Balthazar et moi.

Rompant avec la lecture génocidaire de ces derniers temps, je me suis fait un bien fou à lire (jamais fait avant !) L'histoire sans fin de Michaël Ende. Je déteste la fantasy en temps ordinaire, mais ce livre m'a simplement fait retrouver mes sensations de lectrice "jeune", lorsque je découvrais les contes, puis plus tard les grands romans du 19e siècle, l'histoire tumultueuse et si crédible de Jean Valjean et de Cosette, la lente agonie d'Emma Bovary, les combats héroïques et pitoyables du vieil homme contre la mer..., bref, je me suis, pour la première fois depuis très longtemps, retrouvée à lire un roman pour le plaisir de me laisser emporter dans l'histoire !

Que c'est bon ! Se blottir sous la couette le soir, avec un verre de lait, impatiente de savoir ce que cet idiot de Bastien va pouvoir inventer comme ânerie à faire au pays Fantastique ! Se faire prendre comme une bleue à vouloir savoir la suite, l'imaginer lors de toutes ces fois où l'auteur écrit "ceci sera conté une autre fois", s'endormir assise dans son lit, les lunettes de guingois sur le pif, les rêves au pays fantastique, en compagnie des personnages du livre  !!!

J'ai poussé le vice hier jusqu'à ne pas lire les deux dernières pages, pour m'en laisser une miette ce soir. Pour les raresqui ne l'auraient pas lu ado, et qui ont envie de se faire un petit trip Peter Pan !

21:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : lecture

13.09.2009

Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie.

tutsi.jpgLe génocide rwandais de 1994 est un mystère sans fond ; comment les avoisinnants Hutus d'hier, qui cohabitaient en bonne entente, se sont-il transformés en machine à trancher du Tutsi en chantant, à arracher le bébé du ventre de la mère, à brûler des enfants devant les églises, à découper des morceaux de pères et de soeurs, laissant leurs anciens compagnons de la Primus (bière belge) du soir agoniser des jours durant dans la boue, cruellement amputés ?

Le livre de témoignages de survivants tutsis n'y répond pas. Chacun des témoins avoue son incompréhension face à ce qui s'est passé. Une question les taraude cependant : pourquoi les militaires blancs ont-il fui le pays lorsque les premières machettes se sont mises à découper des bras et des jambes ? Pourquoi l'Occident s'est-il tant ému de l'exode hutu après l'arrivée des libérateurs tutsis du Burundi ?

La parole rapportée est proprement fascinante, tant pas le contenu, que par la beauté du phrasé. On entend l'accent africain dans ces phrases, riches en images, incroyablement évocatrice. Le livre vaut le coup rien que pour cette langue-là :

Les tueurs travaillaient dans les marais de 9 heures à 16 heures, 16 heures 30, au vu du soleil. Parfois, s'il pleuvait de trop, ils venaient plus tard dans la matinée. Ils arrivaient en colonnes, ils s'annonçaient par des chansons et des sifflets. Ils frappaient dans des tambours, ils semblaient très gais d'aller tuer toute la journée. Un matin, ils empruntaient un sentier. Quand on entendait les premiers sifflets, on s'enfonçait dans la direction opposée. Un matin, il trichaient, ils venaient de tous les côtés pour tendre des pièges et des embuscades ; et ce jour-là, c'était très décourageant parce qu'on savait qu'il y aurait le soir plus de tués que d'ordinaire.

L'après-midi, ils ne chantaient plus, parce qu'ils étaient fatigués, et ils retournaient en bavardant dans leurs foyers. Ils se fortifiaient de boissons et mangeaient les vaches, parce qu'ils les abattaient en même temps que les Tutsis. C'était vraiment des tueries très calmes et bien accomodées. Si les libérateurs su FPR avaient duré en route une semaine de plus, pas un Tutsi du Bugesera ne serait plus vivant pour contrecarrer les mensonges, par exemple sur la prétendue ivrognerie des criminels.

Le soir, après la tuerie, nous nous éparpillions dans la nuit pour creuser les champs et collecter du manioc et des haricots. C'était aussi la saison des bananes. On a mangé cru pendant un mois, à pleines mains terreuses, comme des vauriens. C'était le même sort pour les adultes et les petits enfants, qui n'avaient plus l'opportunité de boire le lait maternel ou des substances enrichissantes. Alors, beaucoup de gens, quand ils n'étaient pas frappés pas les machettes, ils étaient rattrapés par les faiblesses mortelles. Le matin, on se levait et on les retrouvait, à côté de nous, raidis dans leur sommeil. Sans une parole d'adieu, sans un dernier cadeau du temps, pour permettre de les recouvrir avec humanité.

Les nuits de pluie, on en profitait pour se frotter à l'aide de feuilles de palmes, et on se déblayait du plus épais de nos déchets et de nos saletés de boue (...) On n'échangeait pas beaucoup de mots joyeux, mais beaucoup d'accablements.

Récit d'Angélique Mukamanzi, 25 ans, pp. 79-80.