22 juin 2008

Mystiques et magiciens du Tibet.

ADN.gifSi je croisais la route d'Alexandra David-Neel -sait-on jamais, au détour d'une faille temporelle - je me mettrais tout de suite à genoux pour baiser le sol que ses pas ont foulé. Je ne vais pas refaire sa biographie, on la trouve facilement, mais juste vous parler de quelques livres de la dame, puisqu'après avoir lu le Voyage d'une parisienne au Tibet, j'ai acheté dans la foulée tout ce qui était disponible de la grande dame. On commence donc par Mystiques et magiciens du Tibet. Comme dans le Voyage, on n'a jamais de longs développements théoriques ennuyeux ; A. David-Neel est non seulement une savante, mais une excellente conteuse. Les exposés des croyances lamaïstes (bouddhisme tibétain, teinté de chamanisme bön) sont toujours agrémentés d'exemples concrets directement vécus par elle, ou qui lui ont été rapportés. Le ton est volontiers impertinent et du coup très drôle, par contraste avec la matière très sérieuse qu'elle traite.

 Une des premières rencontres qu'elle fait est celle d'un naldjorpa (un ascète) qui se comporte de façon très vulgaire et s'écrie par exemple : "faire des étoiles avec des crottes de chiens, voilà l'oeuvre", rappelant à nos oreilles occidentales un célèbre philosophe guère plus porté sur les bonnes manières. La réaction d'ADN est de remarquer que "l'humble disciple paraissait toqué, et surtout pas mal vaniteux".

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Deux érudits, l'un de la secte des geloup pa ("bonnets jaunes"), l'autre des "bonnets rouges", l'initient aux croyances lamaïstes sur la mort et l'au-delà.  Les bouddhistes ne croient pas à la réincarnation de l'âme, ni à l'existence d'une âme impermanente qui transmigregrait au gré de réincarnations successives. "Tous les agrégats sont impersonnels, il n'existe aucun moi dans la personne." Ce qui ... anime le nouveau corps à la naissance, c'est l'énergie produite par l'activité mentale et physique d'un être qui a été dissous. "Ce" qui voyage après la mort est une des multiples consciences que distinguent les lamaïstes, et qui est appelée "la conscience du moi", autrement dit (et je trouve ça abyssalement poétique) "le désir de vivre". Je dois bien avouer que je n'arrive pas, loin s'en faut, à comprendre cette idée - mais les jeunes lamas tibétains eux-mêmes trouvent cette notion "d'esprit" difficile à se représenter, fuyante et fluide comme l'eau qui s'échappe de nos mains.

Certains, revenus de la mort, racontent que l'âme voyage après la mort dans un des Bardo (une sorte d'entre monde), le paradis ou le purgatoire ; (chez nous, on voit bien un tunnel avec une super lumière, alors bon) ; les lamas initiés voient ces pérégrinations comme des images subjectives façonnées par la vie de ces gens...

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Selon la vie qu'on a menée, on peut se réincarner en dieu, en être humain, en fée ou démon, en animal, en Yidag (sortes de Tantale). Aucune condition n'est éternelle : c'est, pour certains, Chindjé, le juge des morts qui désigne les conditions de la renaissance.

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Durant un séjour à Podang, elle rencontre un lama dont le frère était "excellent homme, mari de deux femmes, toujours jovial, qui ne se piquait pas de philosophie et appréciait à sa juste valeur le bon Cognac de France dont il consommait plusieurs bouteilles par jour. très riche pour le pays, il achetait, au hasard, nombre d'objets dont il ignorait l'usage. Ce fut ainsi qu'[elle] le vit, un jour, lui robuste gaillard à la puissante carrure, coiffé d'un chapeau pour bébé de trois ans, orné d'un puéril rubal rose." Là, on lui raconte comment les lamas envoient des torma (des gateaux de forme pyramidale) effrayer les paysans qui refusent de leur obéir. Il va de soi que ces gateaux entrent dans les maisons ... par la voie des airs et propulsés par pure magie.

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Je dois bien avouer que je ne comprends pas grand chose à ces réincarnations qui n'en sont pas, puisque que toute l'aristocratie cléricale tibétaine est fondée sur la croyance dans les tulkous, qui sont, au choix, la réincarnation d'un ancien lama, soit une illusion, un être créé par la pensée par un bodhisatva, depuis le paradis. Siddartha Gottama serait le tulkou, le fantôme, l'illusion physiquement incarnée, du Bouddha resté tranquillement au paradis, et Jésus aussi (et cela dans plusieurs courants de pensée). Pour ces histoires de réincarnations pas toujours réussies, ADN raconte une anecdote que vous trouverez en deuxième position sur ce site ("récincarnation en ânon").

hercule.gifUn autre chapitre traite de l'initiation des novices, où ADN raconte en particulier l'initiation de deux lamas légendaires, Tilopa et Narota (au 10e siècle). Pour aller vite, Tilopa conquit la Vérité du "Sentier direct" (celui qui permet en une seule vie de détruire les résultats des actes et d'atteindre le Nirvâna) en... violant la reine des Dâkinis (sortes de fées tutélaires). Il transmit assez violemment sa doctrine à Naropa en lui imposant douze grandes épreuves et douze petites (Hercule était une vraie fillette à côté de lui). Par exemple, il lui enfonça une aiguille sous chaque ongle des pieds et des mains et l'enferma pendant plusieurs jours dans une cabane... L'illumination vient à Naropa d'une manière assez surprenante vu de tout ce qu'il a enduré : un soir, alors qu'ils sont tranquillous assis au coin du feu, Tilopa se lève, ôte ses pompes et met un violent coup de savate à Naropa en pleine face. Celui-ci comprend alors soudainement dans une illumination le sens profond du "Sentier direct" !

Enfin, ADN, toujours anedotes à l'appui, nous parle des loung-gom-pa, ces initiés capables de courir à des vitesses extraordinaires (plus vite qu'un cheval !) pendant très longtemps sans s'arrêter et sans boire ni manger. Voici le récit de sa première rencontre avec un loung-gom-pa :

Il était arrivé à une petite distance de nous. Je ne pouvais distinguer nettement sa face impassible et ses yeux largement ouverts qui semblaient contempler fixement un point situé quelque part, haut, dans l'espace vide. Le lama ne courait pas. Il paraissait s'enlever de terre à chacun de ses pas et avancer par bonds, comme s'il avait été doué de l'élasticité d'une balle.

groenland-banquise.jpgL'activation du toumo (la chaleur interne) permet à des initiés de survivre sans vêtements et sans feu dans des conditions quasi polaires ; l'épreuve d'intronisation consiste à s'asseoir au milieu d'un lac gelé, en plein hiver bien sûr, de creuser un trou, de plonger un drap dans l'eau et de l'enrouler autour de soi. Celui qui en sèche un maximum avant le lever du jour (parce qu'évidemment, ça serait trop facile sinon, l'épreuve se déroule de nuit) a gagné le titre de réspa. Il est de coutume pour les respa en goguette en Inde de se fiche royalement de la tête des sadhus qui s'y croient trop, dans leur pays chaud, à frimer en lungi en se dorant la pilule au soleil ;-)

Enfin, la pratique de la transmission de pensée est un phénomène qui étonne peu les Tibétains que cotoie ADN, qui fait elle-même des expériences troublantes àc e sujet, mais je ne vais pas tout vous raconter !

Si le sujet intéresse quelque peu mes lecteurs, ils trouveront dans Mystiques et magiciens du Tibet une lecture plaisante et instructive.

Le prochain livre dont je vous parle (mais faut d'abord que je le lise, rapport au sérieux de ce blog) est Le lama aux cinq sagesses, du même auteur.

25 mai 2008

Rêve aseptisé.

Je me suis abonnée à l'édition en ligne de Courrier International, et les ressources sont tout simplement géniales ; 55 euros pour l'année, accès à toutes les archives, une présentation très claire et très pratique, franchement, je ne regrette pas l'abonnement. Une rubrique propose des revues de presse sur l'actu européenne - et pour moi qui ai du mal à bien comprendre ce truc qu'est l'Europe, c'est un bonheur, de trouver des articles classés dans des thématiques claires.

Je me suis bien sûr jetée sur l'actu en Asie, et dès la page d'accueil, on tombe sur un article sur les Tibétains en exil à Dharamsala.

 En ce moment, à Dharamsala, lieu du gouvernement tibétain en exil, à l'initiative d'un homme de 38 ans - qui en affiche 42 devant les dames, car la maturité assurerait le succès, dit-il ;-) - ont lieu les premières olympiades 100 % tibétaines, oragnisées car le drapeau tibétain n'a pas droit de cité à Pékin. Initiative symbolique, qui regroupe pour le moment 20 concurrents, 13 hommes et 7 femmes, tous plus qu'amateurs. Je passe sur l'initiative, qu'on peut trouver pittoresque et anecdotique - tous les concurrents doivent participer à toutes les épreuves, la natation a lieu dans un bassin de moins de 20 mètres de long, sans type de nage imposé, la course de vitesse d'un temple à une auberge, en pleine ville, les javelots sont en bambou, les survêt en acrylique, etc.

Le slogan de ces olympiades est en revanche intéressant : "Un monde, plusieurs rêves" qui fait écho au slogan des JO "One world, one dream". Et je me retrouve tellement plus dans ce pluriel, dans ce rêve d'un monde où on accepte les autres dans leurs différences, plustôt que de rêver à une uniformisation aseptisée, fade, sans racines, sans couleurs, sans histoire, consensuelle et donc forcément exclusive. Quel rêve choisit-on : le rêve de ceux qui massacrent les homosexuels en Afrique du Sud sous prétexte d'une "anormalité" ? Le rêve de ceux pour qui les Tibétains sont un peuple moyennageux qu'il faut à toute force faire entrer dans la modernité laïque et consumériste ? Le rêve de ceux pour qui le bonheur se trouve dans le portefeuille boursier bien garni et qui s'assoient sur le bien-être du plus grand nombre ?

Il n'y a rien de plus fascinant, quand on voyage, que de découvrir ce qu'on fait ailleurs du quotidien et du spirituel, et de se rendre compte qu'on ne détient pas LA vérité - qu'il n'existe pas de Vérité. Sortir de sa vision forcément étriquée du monde est une expérience troublante et merveilleuse. Je trouve donc bien dommage que l'aspiration d'un événement mondial de cette importance soit la méconnaissance de cette richesse de la pluralité fondamentale du monde.